La descente aux enfers de la CDT

Laminée par les scissions, ayant peu d'influence au sein du Parlement, elle n'est plus que l'ombre de ce syndicat qui faisait trembler le gouvernement il y a vingt ans. Plusieurs de ses cadres importants ont quitté le navire, au profit de la FDT, proche de l'USFP. Son congrès vient d'être à nouveau reporté. Il ne s'est pas tenu depuis 7 ans.
Situé dans le quartier Palmiers de Casablanca, le QG de la Confédération démocratique du travail (CDT) est un local propre et bien entretenu, mais son ameublement, réduit à sa plus simple expression, lui donne un air particulièrement désert, en ce jeudi 4 décembre. Aucune banderole, pas un panneau n’indique au visiteur que la centrale syndicale qui fut, pendant un temps, la plus redoutée du Royaume, vient de fêter son trentième anniversaire.
Dans son bureau, situé tout en haut de l’édifice, Abdelkader Zaïer, secrétaire général adjoint et porte-parole du syndicat, évoque la situation de la CDT, à commencer par les raisons du report du congrès. Théoriquement, ce dernier aurait dû avoir lieu en 2005 mais, sept ans après sa dernière grand-messe, la CDT ne sait toujours pas quand elle réunira de nouveau les siens. «Le congrès était prévu pour ce mois de novembre, mais de nouvelles données, survenues entre-temps, ont compromis notre programme», rassure M. Zaïer, qui souligne que le syndicat a bien l’intention de réunir son appareil, de faire une évaluation du dialogue social en cours et de préparer son programme social, organisationnel et revendicatif pour 2009. «Il est des conditions ou des évènements qui vous forcent à reporter des réunions pour vous libérer, afin de défendre les causes et les revendications des travailleurs. Que vous teniez votre congrès dans les temps ou pas, pour les gens, ce qui compte, c’est la défense de leurs intérêts», justifie-t-il.
Parmi les causes du report, la situation du dialogue social: selon lui, les discussions sont à la traîne, alors qu’il n’y a pas si longtemps, sous la Primature Jettou, «le dialogue social avait atteint un stade optimal». Autre cause invoquée : la sortie de la CDT de la Chambre des conseillers. Bien entendu, le fait d’avoir claqué la porte de la deuxième Chambre ne devrait pas empêcher le syndicat de participer aux élections des délégués du personnel et des commissions paritaires de la Fonction publique, prévues en mai prochain, et indispensables pour tout syndicat se targuant d’être représentatif. La CDT n’ira cependant pas jusqu’à se présenter au prochain renouvellement de la Chambre des conseillers, en 2009, tant que le conseil national, qui est à l’origine du boycott, n’a pas changé d’avis.

La FDT bénéficiaire indirect de l’affaiblissement de la CDT
A une centaine de kilomètres de là, à Rabat, cinq des neuf conseillers du syndicat, qui sont retournés dans l’hémicycle quitte à sacrifier leur appartenance à la CDT, s’organisent. Parmi eux, Abderrahim Erramah, ex-secrétaire local à Fès, et Mohamed Daïdaâ, ex-secrétaire général du syndicat des finances, ont l’intention de prêter main forte à leurs collègues de la Fédération démocratique du travail (FDT). Dans leurs valises, ils ont «emporté» des sections clés de la CDT : M. Erramah et la section fassie ont déjà rejoint le syndicat de l’USFP. Quant au syndicat des Finances, il avait annoncé son intention de quitter la CDT le 26 octobre déjà, et prévoit de se réunir au lendemain des fêtes de l’Aïd pour décider de la suite des évènements. Quelle que soit la décision finale des militants de ce syndicat, la FDT sort doublement renforcée de la crise de la CDT, sur le terrain, mais aussi au sein de la Chambre des conseillers puisqu’il est désormais question de créer un groupe parlementaire regroupant ses élus et les exclus de la CDT. La structure, qui devrait voir le jour «très bientôt», a d’ailleurs déjà un nom : «Groupe fédéral de la démocratie et de l’union», explique Mohamed Daïdaâ.
Les ex-conseillers de la CDT ont cependant du mal à tourner la page. Il ont beau affirmer être «passés à autre chose», ils ne tarissent pas de critiques à l’égard de la centrale de Noubir Amaoui. Avec leurs collègues, ils décrivent une organisation vieillissante, opaque, surtout sur le plan financier, l’un d’eux allant jusqu’à appeler à un audit des comptes du syndicat, promettant «des surprises». Ils dénoncent surtout le manque de démocratie interne et la domination absolue du «zaïm». La manière dont ils ont été «éjectés» de la centrale n’est pas pour adoucir leurs propos. «Nous avons quand même notre dignité. Je ne travaille pas dans sa ferme pour qu’il me chasse de la sorte», s’étrangle Mohamed Daïdaâ. L’expulsion aurait été d’autant plus difficile à vivre que leur sortie du Parlement avait été décidée sans les consulter. A cela s’ajoute un malentendu. Selon le conseiller Abdelmalek Aferiat, «le communiqué du conseil national avait bien précisé qu’il s’agissait d’un retrait et non pas d’une démission des conseillers du syndicat».

Le déclin commence dès la mi-90
Chez les ex-conseillers qui sont restés au sein de la CDT, Khalid Houir Alami, leur ancien chef de file, n’a pas de mots assez sévères pour qualifier la volte-face des déserteurs : «Après tout, ils ont voté la décision du conseil national comme tout le monde. Par ailleurs, si la centrale les a placés à la Chambre des conseillers, c’est à elle de décider de les y laisser ou pas». Au-delà de la polémique, les reproches des parlementaires exclus à leur ancien syndicat sont caractéristiques des vieilles structures marocaines. On ne peut s’empêcher de noter que même les responsables de la CDT reconnaissent que la centrale connaît des difficultés, tandis qu’aucun des «rebelles» ne renie le passé glorieux de la structure ou le parcours de son chef, regrettant même «le temps où la CDT faisait peur».
Effectivement, 30 ans après sa création, la CDT ne fait plus peur. Pourtant, des jours de gloire, elle en a beaucoup à son actif. Créée le 26 novembre 1978, la centrale s’est imposée pendant des années comme l’une des plus puissantes et des plus turbulentes du Maroc indépendant. Dès cette époque, elle était dirigée par un Noubir Amaoui qui, quelques années auparavant, jouait encore les trouble-fête au sein de l’Union marocaine des travailleurs, au côté d’un certain Omar Benjelloun. A la différence d’aujourd’hui, toutefois, il était loin d’être le dirigeant absolu que l’on connaît, explique cet ancien cadre de la CDT : «A l’époque, Noubir Amaoui n’était pas seul. Il y avait beaucoup de cadres : des avocats, des professeurs, des ingénieurs». En plus de ces profils pointus, il y avait des jeunes «à la pelle», et qui, face à l’ampleur des besoins, étaient souvent propulsés à des postes de responsabilité dès qu’ils intégraient la centrale. Tout ce beau monde avait en commun une volonté de construire un projet de société, mais était aussi conscient du rôle de contre-pouvoir qu’il jouait, avec l’USFP, face au pouvoir.
Les bras de fer avec le pouvoir, il y en a eu beaucoup également. Un an à peine après sa création, le 30 mars 1979, la CDT lançait sa première grève générale, en solidarité avec le peuple palestinien. Le 20 juin 1981, une nouvelle grève était organisée contre la hausse des prix liée à la mise en place du Plan d’ajustement structurel au Maroc. Dégénérant en émeutes, l’événement allait entraîner l’arrestation de plusieurs cadres du syndicat, dont son chef. Neuf ans plus tard, toujours aussi rebelle, le patron de la CDT se retrouvait de nouveau derrière les barreaux. Condamné à deux ans de prison pour avoir accusé le gouvernement de dilapidation de fonds publics, dans une interview au quotidien espagnol El Pais, il sera libéré en juillet 1993. Un séjour qui n’empêchera pas le syndicat de reprendre du poil de la bête assez rapidement, la CDT ayant associé ses forces à celles de l’UGTM pour obtenir des négociations tripartites.

Le départ d’Abdelmjid Bouzoubaâ sonne le glas de la cofédération
Le premier tournant dans la vie du syndicat viendra avec l’Alternance. En mars 2001, trois ans après la formation du gouvernement El Youssoufi, la CDT coupe les ponts avec l’USFP et s’offre un nouveau bras politique : le congrès national itthadi (CNI). La nouvelle formation est attribuée alors à Abdelmajid Bouzoubaâ, l’un des proches de Noubir Amaoui.
Succédant à Abderrahmane El Youssoufi, Driss Jettou apportera avec lui une embellie du climat syndical. Le syndicat s’est-il amolli durant cette période, comme l’en accusent certains ? Les ennuis à proprement parler ne commenceront en tout cas qu’en 2003. Cette année-là, une scission au sein du syndicat donne naissance à la FDT. Cette dernière emportera le syndicat de l’éducation avec elle. Trois ans plus tard, en 2006, l’ambiance se détériore entre Amaoui et Bouzoubaâ, qui claque la porte du parti pour en créer un autre, le Parti socialiste (PS). Bien entendu, ce dernier s’empresse de créer son propre syndicat, qu’il baptisera Organisation démocratique du travail (ODT). A l’instar de la FDT, l’ODT deviendra un point de chute pour bon nombre de mécontents de la CDT. La même année, le renouvellement du tiers des sièges de la Chambre des conseillers apporte une bien mauvaise récolte : sur les 9 sièges réservés aux syndicats, seuls deux sont remportés par la CDT, qui, passant de 12 à 9 représentants, perd son groupe parlementaire, le seul de la Chambre à réunir des syndicalistes. Approchée en vue de reformer un groupe en alliance avec d’autres structures, la CDT refuse l’invitation de l’UNTM (Union des travailleurs marocains, proche du PJD), orientation politique oblige. Idem pour les autres structures syndicales, auxquelles on reproche de manquer d’indépendance vis-à-vis de leurs partis respectifs.
La CDT restera donc sans groupe parlementaire, perdant en influence au sein de la Chambre. Une situation qui durera moins de deux ans. Sentant le déclin de la centrale, Noubir Amaoui a-t-il opté pour la fuite en avant ? Le 19 avril 2008, au terme d’une réunion de deux heures du conseil national, la décision tombe de quitter le Parlement, officiellement pour protester contre l’absence de démocratie, l’inefficacité de la structure, ou encore la corruption. Votée par applaudissements, la décision est soumise le jour même au président de la Chambre des conseillers. Du côté des concernés, c’est la surprise : ils ont appris la nouvelle en même temps que les autres membres du conseil national. «Il ne nous a rien dit, ni avant, ni après. Il nous a surpris le jour du conseil national. Nous avons été très disciplinés, et nous n’avons pas voulu crier à la tyrannie . Par ailleurs, il s’est avéré que cette décision n’avait eu aucun impact politique», explique M. Aferiat. Deux jours plus tard, la CDT continue sur sa lancée «rebelle», annonçant une grève générale pour le 21 mai 2008. La centrale a bien été invitée par d’autres structures à participer à une grève sectorielle une semaine plus tôt, mais elle a choisi de faire cavalier seul. Peu suivi, le débrayage révèle l’affaiblissement de la centrale là où les autres structures ont su cacher le leur en organisant leur grève ensemble...
Cette série de déboires a fini par laminer la confédération qui souffre de dissensions internes et n’a qu’une influence limitée, en dépit des efforts de son secrétaire général adjoint pour cacher la gravité de la situation. «Ce n’est plus la CDT que l’on a connue», indique cet ancien cadre de la structure, tout en reconnaissant que les autres syndicats sont également dans cette situation. Le plus inquiétant dans son cas est que rien ne laisse présager un sursaut en vue d’une quelconque réorganisation : les mécontents se contentent de voir ailleurs, quant aux jeunes d’hier, ils ont vieilli ou sont partis, et la relève est absente. Face à cette situation, la CDT, tout comme ses consœurs, a-t-elle besoin d’une loi sur les syndicats, à l’image de la loi sur les partis ? Déjà, certains suggèrent d’imposer au moins une limite d’âge à leurs dirigeants, par exemple l’âge de la retraite...
Houda Filali-Ansary
La Vie Eco
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